L'afrique en marche

L’intégralité du discours de Soglo au 4 ème sommet de la Francophonie

L’intégralité du discours de Soglo au 4 ème sommet de la Francophonie

DISCOURS DE NICEPHORE DIEUDONNE SOGLO
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE DU BENIN
AU 4ème SOMMET DE LA FRANCOPHONIE
Chaillot, le 19 novembre 1991

MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
FRANCAISE,

MESSIEURS LES CHEFS D’ETAT,
DE GOUVERNEMENT
ET DE DELEGATION,

EXCELLENCES,
MESDAMES, MESSIEURS,

Nous voici réunis à nouveau à Paris pour la quatrième
conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement des pays ayant en commun l’usage du français. Au nom de la Nation béninoise et en mon propre nom, je voudrais adresser mes très vifs remerciements au président de la
République française, Monsieur François MITTERRAND, et au
gouvernement français pour la qualité de l’accueil qui nous a été
réservé depuis notre arrivée en terre française toujours aussi hospitalière.

Au Président Abdou DIOUF, je rends un hommage appuyé pour
son action dynamique et efficace pendant les deux années passées à la tète de notre communauté.
Depuis le dernier sommet de Dakar, en mai 1989, des évènements importants et des mutations profondes se sont produits sur la scène internationale, et plus particulièrement en Europe centrale et orientale et en Afrique, qui ont aussi affecté l’espace francophone.

LA CONFERENCE NATIONALE ALTERNATIVE A LA
GUERRE CIVILE

Le continent africain continue d’être le théâtre d’un vaste mouvement de démocratisation des structures au pouvoir, se traduisant notamment
par l’avènement du multipartisme, l’Organisation d’élections véritablement
libres, l’instauration
progressive d’un Etat de Droit’ d’une société civile, la sauvegarde des libertés individuelles et collectives. Le Bénin ne peut qu’applaudir
cette évolution positive porteuse d’avenir et gage certain de justice et
de paix. Sans doute ne saurions-nous prétendre qu’il existe un modèle imposable à tous, quelque chose comme un « prêt-à-porter démocratique ». Nous n’en restons pas moins persuadés au Bénin que, si le courage, la dignité de l’esprit de responsabilité sont au rendez vous, la Conférence Nationale est un cadre approprié pour opérer des mutations décisives et pacifiques dans une société en quête d’un souffle nouveau. Car elle reste à nos yeux l’alternative aux affrontements meurtriers et à la guerre civile.Telle est du moins la conviction des Béninois qui depuis Février 1990, s’efforcent patiemment de construire le renouveau
démocratique. C’est le lieu pour moi d’adresser ma profonde gratitude aux Pays Membres de la Francophonie qui nous portent, et continuent de nous apporter leur soutien dans cette difficile entreprise,
de même qu’à ceux qui suivent avec tant sympathie le processus de consolidation de la démocratie au Bénin.
C’est devenu un lieu commun d’affirmer qu’il ne saurait avoir de démocratie durable sans développement ni de
développement réel sans démocratie.

Ce truisme prend une
résonance particulière dans un contexte où les populations se sont
battues, souvent au péril de leurs vies, pour l’instauration du
processus démocratique, et inclinent, de ce fait, à vouloir tout de suite, avec une impatience bien compréhensible. Pour elles, la mise en place d’institutions démocratiques doit se traduire immédiatement par un mieux-être économique et social de leur vécu quotidien. Face à cette exaspération, qui pourrait déboucher sur
une remise en cause du processus démocratique, il convient que partenaires au développement et autorités responsables des pays concernés prennent des mesures propres à favoriser et à accompagner le développement et la consolidation
de
l’environnement
démocratique.

L’HOMME : FACTEUR DETERMINANT DU
DEVELOPPEMENT
MESSIEURS LES CHEFS D’ETAT,
DE GOUVERNEMENT ET DE DELEGATION,
MESDAMES, MESSIEURS

Après l’agriculture et l’environnement, l’énergie, la culture et la
communication, les industries de la langue, l’information scientifique et le développement technologique, le sommet de Dakar a décidé, à l’initiative du président Abdou DIOUF, de retenir comme domaine d’intervention prioritaire l’éducation et la formation.

La pertinence de cette décision est évidente. L’homme, à la fois
auteur et finalité du développement, est au centre de nos
préoccupations. C’est pourquoi, il devient hautement souhaitable
que soit approfondi le programme de Dakar. Il s’agira d’abord, bien entendu, de développer l’enseignement primaire et l’éducation
des adultes, afin d’enrayer progressivement
l’analphabétisme et d’ouvrir à la plus grande majorité des citoyens l’accès à la connaissance. Mais il s’agira aussi de renforcer,
en l’améliorant et en l’adaptant, l’enseignement secondaire et supérieur où se forment, non seulement les maîtres de l’enseignement
primaire et secondaire, mais aussi les cadres moyens et supérieurs
dont nos économies ont encore besoin. Il s’agira enfin de donner à la recherche scientifique et technologique, trop longtemps négligée, la place qui lui revient dans un processus de
développement cohérent.

Le présent Sommet, le Sommet de Chaillot, doit être celui de la consolidation et de l’approfondissement des liens de coopération dans l’espace Francophone, cela implique une meilleure coordination
et rationalisation de nos actions communautaires, une simplification des structures et des mécanismes de coopération de la Francophonie. A cet égard, le « Projet de
résolution relatif à la simplification et à la consolidation des
institutions de la Francophonie » soumis à l’examen de notre Sommet va dans le bon sens. Toutefois, il serait fort utile de préciser clairement la place centrale qu’occupe « l’Agence de coopération culturelle et Technique », notre seule institution intergouvernementale dans la galaxie Francophone. Notre souhait serait aussi de voir ce sommet prendre en compte les conclusions du troisième forum Francophone des
affaires qui s’est tenu à la Rochelle les 28, 29 et 3 Octobre 1991, et
celle de l’important colloque international tenu à Cotonou, du 11
au 14 septembre 1991 sous l’église de l’ACCT, sur « l’Etat de droit au quotidien : Bilan et perspectives dans l’espace Francophone.

LA NECESSITE D’UN « PLAN MARSHALL » POUR L’AFRIQUE

On a pris l’habitude de parler de culture d’un coté, d’économie
de l’autre, comme si l’économie n’était pas un des éléments
prépondérants de la culture ! Domine le monde aujourd’hui, la
culture du pays la plus puissante économie. Or, est-il besoin de le
dire ? Le maillon le plus faible de cette économie reste le sous-ensemble formé par les pays de l’Afrique au Sud du Sahara, ces
pays qui ont payé pendant quatre siècles le lourd tribut que l’on sait à la prospérité du monde occidental, en se vidant de leur substance la plus vivifiante : Cent millions d’hommes et de femmes, a dit le président SENGHOR ; peut-être plus. En tout cas, la grande déportation de l’histoire humaine. Il s’agit d’un simple rappel, pour fixer les idées.

Après la seconde guerre mondiale, nous apprend une étude de la Banque Mondiale, les Etats – Unis d’Amérique ont mis à la
disposition de l’Europe ruinée par ce conflit, l’équivalent de 1 %
de leur PNB, soit 47 milliards de dollars de 1981, sous forme de
dons qui n’étaient soumis qu’a une conditionnalité : privilégier les projets régionaux, permettent ainsi un regroupement qui devait déboucher sur le marché comme et sur une réconciliation des Nations,
hier encore ennemies.

Au même moment, pour faire face à la poussée Soviétique qui semblait irrésistible en Asie, le Japon fut contraint de se démocratiser, et des investissements massifs en firent un allié et un rempart. Au nom de la théorie des « Dominos » et de « l’Endiguement », les Américains complétèrent leur dispositif dans les points stratégiques en Asie : Corée du Sud, Formose
(Taïwan), Philippines, Indonésie. Pendant ce temps, les Anglais
verrouillaient, avec le plan de Colombo, Hong Kong, Singapour,
la Malaisie et aussi l’Inde. La Thaïlande enfin, base arrière pour
les bombardiers américains pendant la guerre du Viêt-Nam, se
voyait dotée d’infrastructures économiques routières, portuaires et aéroportuaires sans précédent. Il n’y a donc, à vrai dire, aucun miracle à l’éclosion des nouveaux pays industriels d’Asie
familièrement dénommés « Dragons ». C’est bien le cas de dire.
S’agissant de ces pays , qu’a quelque chose malheur est bon : d’avoir été pris, à leur corps défendant, dans le jeu stratégique des grandes
puissances, leur aura permis , en contrepartie, de se doter, en un temps record, des bases et autres infrastructures d’un développement
durable.

L’Afrique et singulièrement l’Afrique au sud du Sahara, n’a eu
ni cette chance ni cette malchance. Restée longtemps à l’écart de cette lutte de titans qui a ravagé la planète au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, elle demeure, à ce jour, le continent le moins
développé du monde. Il est temps ce pendant, de remédier à ce
déséquilibre criard, d’autant plus injuste que l’Afrique à tout le même
payé elle aussi, en son temps, un lourd tribut au développement
mondial. Il suffit de se rappeler, avec l’historien Britannique Basil
Davidson dans « Mère Afrique » le rôle joué par l’horrible commerce triangulaire dans la révolution industrielle en Europe et dans les Amériques, pour voir à quel point est inacceptable la
situation économique actuelle de l’Afrique.

REPARER L’INJUSTICE

Aujourd’hui, cependant, avec la fin de la Guerre Froide, tous les
espoirs devraient être permis. Mais il reste encore à craindre que dans ces circonstances nouvelles, l’Afrique, au lieu d’être l’objet d’un
vaste programme mondial de réhabilitation solidaire, ne soit au
contraire de plus en plus marginalisée et laissée pour compte.

Notre conviction est que le dénuement actuel du continent noir interpelle la conscience mondiale que cette pauvreté, et cette misère,
loin d’être natives, sont en réalité un produit de l’histoire, que par conséquence, ici comme en d’autres lieux et temps, la solidarité
internationale doit se réveiller et intervenir massivement. A défaut
d’un plan Marshall, qu’appelle le Président Abdou DIOUF, qu’au
moins la communauté internationale s’efforce de dégager, au profil de
cette Afrique déshéritée, généralement soumise à un ajustement
structurel sévère, des ressources suffisantes pour atténuer les effets
négatifs de cet ajustement sur les couches les plus vulnérables et permettre une programmation à moyen terme, au lieu de cet engluement dans la gestion du quotidien, qui obstrue l’horizon.

Il faut en outre mettre en place une nouvelle forme de partenariat entre le Nord et Sud, et faire en sorte que soit correctement rémunéré,
à un niveau qui leur permette une vie décente, le travail des
populations du Sud. Il faut à cet effet, pour une fois, depuis le temps que le Sud n’a cessé de mettre en garde contre la détérioration des
termes de l’échange, enfin se résoudre à agir sérieusement sur les
mécanismes actuels de fixation des prix des matières premières. C’est une question d’équité et de dignité
Enfin, face aux menaces précises qui pèsent aujourd’hui sur la
planète terre, la communauté humaine, dans son ensemble, se doit de mettre en place, pour sa propre suivie, une gestion collective de l’environnement, plus responsable que par le passé. Il faut initier, à cet effet, des actions énergétiques pour mettre fin à l’utilisation éhontée
des pays du sud comme poubelles, dépotoirs des déchets toxiques et
nucléaires des pays industrialisés. Il faut aussi, dans la même foulée, aider solidairement les uns et les autres à lutter contre la désertification, la pollution, et tous autres processus qui risqueraient, à terme, de mettre en danger l’habitat humain.

VIABILISER L’ESPACE FRANCOPHONE

Quant à l’espace francophone, il n’aura de chance de se
pérenniser que si cette Afrique au Sud du Sahara devient un partenaire
économiquement fort. Au-delà de 1993, quand chacun des pays du
marché commun sera devenu une province européenne, que restera-t-il du français, cette belle langue qui nous rassemble si les pays Africains au Sud du Sahara ne devenaient à leur, pour paraphraser voltaire, qu’un « Arpent de terre » livré à lui-même, à la merci de la culture dominante ?

La langue anglaise s’est solidement implantée dans le monde, en
Amérique du nord, en Australie, en nouvelle Zélande, dans beaucoup
de pays d’Afrique dont le grand Nigeria : l’espagnol en Amérique latine et le portugais au Brésil. Tant mieux car, de cette diversité des cultures naitra peut être l’universel, à condition que le français, qui fut
longtemps la langue de la diplomatie, ne se voie pas réduit à
l’hexagone, qu’il continue d’être parlé en Afrique Subsaharienne et à
Madagascar. Les jeunes générations vietnamiennes ne le comprennent
plus, et c’est dommage.

Notre Sommet, plus que par le passé, devra accorder toute
l’attention requise aux problèmes économiques auxquels est confrontée l’Afrique au Sud du Sahara, notamment les problèmes de la dette, mais aussi les difficultés de se regrouper en un espace économique viable. Il devra aussi examiner concrètement les moyens
de le renforcer et de le consolider, de manière à le rendre irréversible.

Le vaste mouvement de démocratisation en cours dans l’espace
francophone. Tant il est vrai, comme le dit à juste titre la « déclaration
de Cotonou » adoptée par les experts internationaux en septembre dernier au colloque de l’ACCT, qu’il ne suffit pas de proclamer du
bout des lèvres l’instauration d’un régime légal, mais que le plus
difficile est de traduire dans les faits, dans la vie quotidienne du citoyen, les droits universels de l’homme et de la femme et les principes fondateurs de toutes démocratie.

De ce point de vue, le Sommet de Chaillot devrait examiner des
mesures propres à renforcer la coopération juridique et judiciaire dans l’espace francophone. Mieux, si certaines organisations du système des Nations-Unies ont cru devoir se fixer entre autres objectifs, « La
Santé pour tous en l’an 2000 », « L’Education pour tous en l’an
2000 », le présent Sommet pourrait faire date en disant clairement, sur
le mode de l’interpellation collective, son engagement concret en faveur de « l’Etat de droit pour tous en l’an 2000 ».

AIDER LA DEMOCRATIE BENINOISE

Monsieur le Président de la République Française
Mesdames et Messieurs les
Chefs de Gouvernement,
Excellences,
Mesdames et Messieurs.

Comme tous les peuples du monde, le peuple béninois est
profondément épris de paix. Mais il a eu en outre la chance, contrairement à d’autres peuples, de pouvoir d’extrême justesse
échapper à ce qui aurait pu, autrement, devenir résistance armée à la
tyrannie, guerre civile.

Notre peuple a eu la chance de pouvoir, a un moment critique de
son histoire, économiser la violence. Cette chance, nous voulons la cultiver, et si possible, la partager. Nous réapprenons tous les jours les difficiles équilibres qui conditionnent la paix sociale, la nécessité,
notamment, de concilier fermeté et dialogue, exigence de justice et
volonté de pardon. Le pari n’est pas, ne sera jamais définitivement
gagné. Mais si vous nous aidez, si la divinité et les mânes de nos ancêtres sont avec nous, nous réussirons, et cette réussite, nous le
savons, sera celle de tout l’espace francophone. Venez donc partager
notre expérience, venez avec nous, redécouvrir l’espérance.

Messieurs les Présidents, Excellences, Mesdames et Messieurs,

Le Bénin aurait été heureux, si vous aviez souhaité qu’il abrite
dans deux ans, en l’an de grâce 1993, le 5e
sommet des chefs d’état et de gouvernement des pays francophones. Mais nous sommes patients.
La route est encore longue, il faut la parcourir ensemble, c’est la
route de la solidarité et de la fraternité. La francophonie peut devenir une force et jouer un rôle considérable en ce monde déchiré, si en
respectant les langues et les cultures nationales, en aidant chaque
peuple à affirmer sa personnalité distinctive, elle parvenait en même
temps à développer chez chacun et chez tous, ce sens d’une « commune destinée, cette volonté de partage dont dépend
aujourd’hui, pour un grand part, la suivie de l’humanité ».

Je vous remercie.

Site www.lafriqueenmarche.info du 29 novembre 2023 No 540

Bénédicte DEGBEY

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