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Jérôme Carlos : avant sa mort, son appel à la classe politique du Bénin

Jérôme Carlos : avant sa mort, son appel à la classe politique du Bénin

Dans le mémorable livre  » Convictions » de Célestine Zanou, ancienne directrice du cabinet civil du président Kérékou, Jérôme Carlos a signé pour la postérité, une chronique intitulée : « Bénin : appel à un dégivrage de la vie politique ».

Lisez ci-dessous, l’intégralité de ladite chronique

BÉNIN : APPEL À UN DÉGIVRAGE URGENT DE LA VIE POLITIQUE

Le Béninois est-il condamné à être et à rester un éternel apprenti politique ? Une contribution parue dans le quotidien « Le
Matinal » du 19 septembre 2006 est à l’origine d’une telle interrogation.

Celle-ci, à notre sens, ouvre un débat de fond sur l’animation de la vie politique dans notre pays et interpelle notamment les acteurs, à travers leurs discours, leurs comportements, ainsi qu’à travers les relations qu’ils entretiennent entre eux.

La personnalité de celle qui signe cette contribution affecte d’une charge particulière le débat et le leste d’un élément d’intérêt supplémentaire. Il s’agit de Célestine Zanou, une figure marquante de la vie politique nationale, ancienne candidate
à la présidence de la République et porte drapeau du mouvement « Dynamique du changement pour un Bénin debout ».

Madame Célestine Zanou dit en substance que le politicien béninois souffre d’enfermement, de repli frileux sur son
espace politique. Il est atteint d’une sorte d’autisme, du nom
de cette maladie qui conduit le sujet qui en est affecté à n’être
occupé que par son monde intérieur.

Cette maladie s’illustre, dans la vie quotidienne, par un sectarisme rigoriste qui amène chaque groupe politique à évoluer comme un couvent fermé sur lui-même, une chapelle non ouverte sur l’extérieur. Ce qui a pour conséquence de cloisonner les rapports et les relations et de figer les différents acteurs et animateurs de la vie politique dans une incommunicabilité totale.

Ce qui peut se traduire ainsi : on ne se parle pas, puisqu’on n’a rien à se dire ; on ne se rencontre pas, puisque on n’a rien à faire ensemble. On estime, en d’autres mots, que dès lors qu’on
n’a rien de commun ou rien en commun, on devrait être dressé
en permanence l’un contre l’autre, en adversaire acharné, voire en ennemi irréductible.

Comment guérir la classe politique de notre pays de cette
réclusion et en éviter les effets pour notre société ? Célestine
Zanou en appelle à la courtoisie politique, estimée et appréciée comme une sorte de disponibilité polie des acteurs politiques de notre pays les uns envers les autres, pour cultiver des relations de travail et de collaboration, par delà ce qui peut les
distinguer les uns des autres ou les opposer les uns aux autres.

La courtoisie politique est ainsi l’avantage que s’offrent les hommes et les femmes politiques d’un pays de s’enrichir les uns les autres, de se donner la main sans se faire les hommes de main d’une même cause.

La courtoisie politique est également le privilège que s’accordent les hommes et les femmes politiques d’un
pays de se parler, d’échanger, dans le respect de leurs sensibilités respectives, mais sans pour autant emboucher la trompette de l’unanimisme ou d’un consensus mou, flasque et désincarné.

Enfin, devrait découler tout naturellement de cette courtoisie le rejet du cloisonnement politique qui n’est que le piètre schéma de l’organisation d’une vie politique plutôt pauvre en idées, en débat d’idées, chacun cherchant fébrilement à se réfugier ou à se cacher derrière sa vérité, vite érigée en vérité absolue.

C’est bien là la caractéristique d’une vie politique plutôt dominée par la guerre de positionnement entre ceux qui se disputent l’accès aux délices du pouvoir et qui n’ont pas de cesse qu’ils n’aient éloigné de la table du banquet les autres,
c’est à dire les gens d’en face, traités d’étrangers, rejetés dans l’exclusion et emmurés dans la marginalité.

Promouvoir la courtoisie entre les acteurs politiques en faisant tomber bien des masques, aider à décloisonner la vie politique en faisant tomber bien des barrières, voilà qui peut provoquer un appel d’air frais dans la galerie, voilà qui peut élever
le débat et situer aux antipodes d’une vie politique minable où
l’on excelle à exclure les autres, où l’on sacrifie la compétence sur l’autel de la médiocrité, où l’on se préoccupe de se positionner avantageusement ou de bouffer tranquillement.

C’est à ce nouvel apprentissage que nous sommes tous appelés, c’est à cette nouvelle école de la politique que nous sommes tous invités. Il y aura au bout, plus de maturité dans l’approche de la scène politique, plus de hauteur de vue dans le management du jeu politique, plus de sens des responsabilités dans l’appréhension des problèmes politiques et surtout plus d’efficacité
dans la mise en mouvement des synergies créatrices, nourries des compétences plurielles et diverses, par delà les barrières partisanes et les intérêts de clans, de castes ou de classes.

Il y a là une nouvelle perception du bien commun, de l’intérêt général, de la République, la res publica, la chose publique, pour désigner, en d’autres mots, ce qui ne saurait être la propriété d’une faction ou d’un groupe d’individus, mais ce qui devrait être ouverte à l’initiative de tous, sans exclusion ni exclusive.
Il y a là l’énoncé d’une nouvelle morale de la vie politique et dans la vie politique, une éthique politique à cultiver avec passion pour ancrer l’humain en politique avec les valeurs de vie
qui lui sont attachées. Ce qui veut dire que nous pouvons tous
contribuer à faire avancer les choses, chacun selon son angle
de vision. Ce qui veut dire également que nous sommes forcément différents, mais que cela ne peut nous empêcher d’aimer notre pays avec une égale intensité et sincérité.

Voilà la lecture que nous faisons de la contribution de Célestine Zanou qui ouvre, en définitive, un débat sur la question du sens de l’engagement politique et des valeurs sous-jacentes.

Cette contribution qui vient soudainement secouer le vieux cocotier de la politique dans notre pays est, rappelons-le, le fait d’une femme. Parodiant le titre d’un ouvrage célèbre, nous vous avons prévenu : QUAND la femme béninoise se réveillera, le Bénin tremblera.

Par Jérôme CARLOS dans le livre  » Convictions » de Célestine ZANOU.

Site www.lafriqueenmarche.info du 19 janvier 2024 No 574

Bénédicte DEGBEY

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